Catherine Ysmal

Écrivain
mercredi 12 décembre 2018

Assise, extrait

« Elle n’a jamais été capable de se tenir correctement, toujours un peu trop courbe ou molle, fondue près d’une fenêtre ou d’un radiateur jusqu’à l’école où, parfois appelée au devant pour être tenue à l’œil, elle glissait, se balançait – sa seule énergie visible étant le rythme dont elle accompagnait son écoute ou, substituant celle-ci à un rythme, entière dans ce mouvement de balançoire, le bois de la chaise battant tout contre le bureau placé derrière, elle prenait la mesure à la fois de toutes ces incroyables heures passées là et de ce mobilier censé la retenir – impression d’être une chaise ou, marquant un écart et revenant à soi, l’impression de devenir une jeune fille progressivement infirme, définitivement assise comme ce professeur de français qui lui faisait face, vieille femme chétive et tordue, la cinquantaine froissée (ainsi l’avait-elle dépeint après avoir compté les plis de ses joues, les tâches sur ses mains) ne comprenant pas pourquoi elle ne se levait jamais, déjà assise lorsque les jeunes filles rejoignaient leur banc, assise toujours lorsqu’elles quittaient la classe, ne se levant pas pour écrire au tableau même les mots difficiles, préférant les épeler très vite, refusant même que quelqu’un s’en occupât, c’est dire combien elle s’irritait de ce balancement et de ces chaussures qui quittaient le sol pour y revenir bruyamment, ignorant même – qu’elle était bête ! – qu’il fallait bien une impulsion pour repartir en arrière tant il était ardu de se tenir longtemps et ainsi sur deux pieds de chaise alors qu’il fallait écouter son cours, enfouie dans d’autres pensées et liens, tout en étant attentive aux murmures des élèves dans son dos, la faute au premier rang, prête à rire des plaisanteries qui fusaient mais sans se retourner, y associer une bonne répartie, c’est-à-dire une phrase relativement brève mais de celles qui remplissaient la condition d’un double ou triple sens, l’œil accroché aux aiguilles de l’horloge, l’estomac malmené par un plat de cantine et par le refoulement d’un bonbon qu’il avait fallu cacher sous le palais mais qu’une déglutition malencontreuse avait fait descendre et qui, fédéré aux restes du repas, agglutinait encore davantage le corps à la chaise, de l’ennui à cette position inhumaine, de l’inepte à ce cours. »