Catherine Ysmal

Écrivain
mercredi 12 décembre 2018

S’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait de livre, Catherine Ysmal

(Texte pour une revue… non retenu. La contrainte : « Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait des livres. », Duras, texte envoyé par mail à Souffle court édition le 12 septembre 2014.)
Souvent au cours de nos discussions elle serrait son verre, le remontait devant elle. Je voyais des doigts bagués devant des yeux vivaces, un liquide doré. Elle parlait beaucoup, savait ponctuer ses silences, modulait mon écoute; j’écoutais beaucoup ne me souvenant jamais vraiment de ce qu’elle avait dit, tout à son verre qu’index tendu, elle me priait de remplir. Et je pensais à l’alcool, à sa couleur, à l’eau que je versais dessus pour noyer. Je pensais à ses yeux qui, perdant de leur vivacité, gagnaient en fixité et je disais Lucides les yeux comme en eux-mêmes, retournés en soi, captant aussi vraisemblablement que la parole ce qui se disait autour de cette table en bois – pétrin de boulanger – et j’écoutais sans comprendre ce qui était dit, écoutant sans entendre toute à la mélodie de la voix, au verre à remplir, à la bouteille pleine de moitié puis vide. Elle serrait le verre posé sur la table, le tapotait du bout d’un ongle, le soulevait pour le poser un peu plus loin, allumait une cigarette. Et je tendais le briquet allumé sous la cigarette afin qu’elle n’ait qu’à baisser un peu le menton pour saisir la flamme d’une seule inspiration, pour qu’elle ne s’impatiente pas, continuant ainsi à parler de ce que je ne comprenais pas tout à fait. Des hommes et de la guerre. Des hommes partis faire la guerre et qui ne reviennent pas, son père à elle parti et qui ne revint pas, non par faute de mourir mais parce qu’il avait trouvé une autre femme plus habile à créer une famille et qui les laissa là, sa mère et elle, au désespoir. Vidée d’un amant pour la première et d’un père pour la seconde, pas même mort, juste jamais revenu.
Enfant, elle m’en parlait par sous-entendus. Elle me disait seulement qu’elle n’avait pas eu de père, que les hommes partent toujours et qu’il vaut mieux partir avant eux pour s’éviter la peine de l’attente puisqu’on attend toujours, quoiqu’il en soit, quelque chose ou quelqu’un, un événement qui viendrait tout ravir, emporter, déporter et dans ce qu’elle disait, je comprenais l’attente, avec en mémoire toutes ces soirées où j’avais attendu qu’elle rentre et vienne dans ma chambre, qu’elle veuille bien éteindre la veilleuse qui m’assurait d’une présence irréelle. La faible lueur combattait les monstres qui déboulaient de l’armoire posée à l’oblique de mon lit, puisant mon imagination, l’exerçant aux créations de formes si mystérieuses qu’elles me laissaient à la fois terrifiée et perplexe. J’appelais. Rien. Je hurlais. Rien, non plus. Tout était bruit ou fracas du silence ; tout était vivant et puisque tout vivait, j’allais mourir parce que seule la mort pourrait me rendre au silence, puisqu’il me fallait dormir, ne plus attendre, me taire. J’attendais autrement. J’ai souvent attendu autrement, dans ma tête. Dans ma tête, j’ai laissé venir les monstres. Dans ma tête, absolument seule, les monstres sont venus…
– Est-ce cela ?
– Est-ce comme cela que ça commence ?
de ce sombre et souterrain sentiment de vulnérabilité coupable, peut-être, de cette culpabilité dans laquelle tout griffe et se fige
enfant puis femme à attendre, puis femme à boire-et-bue-qui-boira avec, dans la tête, cette voix qui prend tout et qui n’est point l’événement qui ravit mais l’avènement d’une chute
j’écrivais. Tu le sais. Tu écrivais aussi.
Nous n’étions pas légitimes. Ton père n’avait pas donné son nom, ni à toi ni à ta mère. Elle faisait l’école et tu apprenais vite. À quatre ans, tu lisais. Il m’aura fallu attendre un an de plus.
Tu serrais ton verre rempli de moitié d’un mauvais whisky, je m’occupais de l’eau pétillante que tu voulais toujours fraîche ; je me levais, allais la chercher, revenais te servir. Je passais un bras par-dessus ton épaule et vidais au passage le cendrier dans un sac blanc que tu faisais pendre à une chaise. Plus tard, j’ai vu ta main baguée comme la patte d’un oiseau. Tu ne parlais plus beaucoup. Elle ne serrait plus le verre mais s’y crispait. Tes yeux étaient toujours aussi vivaces quoiqu’un peu tristes, profonds. Et puis tu as voulu aller voir l’océan. Je n’ai pas eu envie de t’y conduire. Je crois que tu as demandé à quelqu’un d’autre. Je crois, à cette autre femme qui n’était pas ton enfant. Tu aurais voulu y aller avec un homme.
C’est à ce moment là que Paul est revenu de Cisjordanie avec la mort tout en lui. Il me disait Hébron et la mosquée jouxtant la synagogue, la musique que les Israéliens laissaient planer sur ce pan de ville – de la musique, tu entends –, la brassée de colons qui avaient injurié son beau nom d’esclave, Bethléem et les chiens hurlant à la nuit après le couvre-feu, Jérusalem-Est, ce jardin d’enfants réservés aux enfants juifs, donc interdit aux autres. Il m’a dit les brimades auxquelles étaient renvoyés les Palestiniens sans raison particulière, les incessants contrôles d’identité, l’indignité, les murs. Ça le prenait la nuit, surtout. Il détaillait un puzzle, prenait les pièces, les mettait l’une à côté de l’autre et les deux mains soutenant son front, soufflait que rien ne tenait.
– Les murs tout autour, que peut-on comprendre ? Il n’y a pas d’ellipse en vrai, pas d’histoire qui se tienne avant qu’on a tout dit. Un mur a deux côtés.
Et nous restions rivés à ces deux côtés, les nuits entières. Nous avons de la mémoire et l’avions travaillée, vigiles et c’est pour elle que nous nous heurtions à l’inacceptable, à ces murs de ghettos, à cet enfermement de part et d’autre – un mur a deux côtés.
Ça donnait envie de boire, de prendre l’histoire à bras le corps, de savoir, de faire et de dire. Subtilement d’abord. Essayer, penser, puis dire. Ça donnait malheureusement aussi envie de s’enfermer chez soi, de fermer yeux et oreilles, de ne plus savoir et rien de ces images qui n’en sont pas seulement, médiatiquement construites comme si l’on construisait les désastres. Et puis sur une plage au bord de la Méditerranée, mois de juillet 14, il y a eu trois enfants qui jouaient au football, abattus par des soldats
… comme s’il nous fallait toujours des enfants vraiment morts sur des plages bien réelles pour crier, hurler ce dégoût d’être humain – c’est haïssable, et leur mort, et ce besoin. On se révoltait, bien silencieux.
Je ne sais pas si tu es allée voir la mer et ses plages débarquées, ses coquillages sablonneux que tu aimais ramasser, si tu as pris le vent. Tu as dû marcher lentement vers la mer, te tenant à un bras. Marée basse, un matin calme et couvert. J’imagine les amas d’algues vertes et ta colère devant leur prolifération. Il devait pleuvoir, il a plu tout l’été cette année-là.
J’ai commencé à remplir mon verre de moitié de ce liquide doré que je buvais sec et seule le plus souvent. Avec le retour de Paul, m’étaient revenus en mémoire tous les hommes que j’avais connus, l’attente, même celle de ton père. Tous étaient absents, tous étaient visibles, d’une telle proximité que je me souvenais pour chacun d’eux de leur désir et du mien. Je désirais encore, même l’absence, cœur bruissant du manque et du vide, même leur peau sur laquelle cheminait en songes ma main fidèle. Paul était là et en lui tous les hommes. Il parlait les lèvres proches des miennes. J’écoutais.
Été 46. Ma mère a dix ans. Sa mère, Marguerite, lui demande de bien s’habiller. Jupe blanche, chemisier et nattes, front dégagé. Sur un quai de gare d’un petite ville d’Ardèche, elle doit rencontrer son père, doit le convaincre de revenir auprès d’elles.
Je sais que tu es née une nouvelle fois de cette impossibilité. Qu’un homme t’a dit Non. Non à ta jupe blanche et à ton front dégagé et que tu t’es pensée femme, à cette minute. Responsable et coupable. Qu’à cette minute, le désespoir de ta mère a coulé sur toi de manière ineffaçable. Que la solitude vient de là, qu’elle s’ancre sur ce quai de gare devenu aussi hostile et imprévisible que l’océan.
Elle dit que si elle n’avait pas connu cette solitude à dix ans, cette impuissance, elle n’aurait pas vécu. « Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait des livres. »
Enfant, j’aime quand tu m’emmènes voir les vagues de l’Atlantique. Tu me dis qu’il faut que je plonge dedans avant qu’elles me fouettent et me renversent, tu m’expliques l’angle à prendre et tu me laisses. À la tombée du soleil, tu me demandes de sortir de l’eau. Ma peau est pâle, j’ai froid. Tu me frictionnes vigoureusement. Nous courons ensemble après mon cerf-volant bleu et rouge. Tu trouves joli, heureux qu’il nous échappe. Quelques fois pour me calmer, tu me racontes une histoire où il est question de liberté et d’envol. Le cerf-volant échoue au milieu de la mer.
Je ne veux pas être comme toi. Ni écrire comme tu le fais. Ma respiration est plus rapide. Je m’emballe. Je bois moins, je fume davantage. Je ressens une douleur dans le poumon et dans la nuque. Ce n’est pas grave. On peut tout donner. Même son souffle, même sa toux si elle libère des mots qui se rattachent les uns aux autres en coulées de lave ou de cendre. L’échelle n’est plus humaine mais cosmique. Notre siècle veut s’améliorer grâce à des puces plantées sous la peau : surveiller, maîtriser, évoluer. Nouvelle grande affaire des riches ! Être mieux, plus efficace, plus rapide, vivre beaucoup plus longtemps. L’intelligence est maintenant dans un algorithme autrement plus creux que ce verre de whisky, que tes phalanges serrées, moins sublime que tes mots qui s’échappaient de tes doigts et que tu dictais à qui voulait bien les voler. Notre siècle est un chien pouilleux qui se nourrit de ses tiques.
Rien ne change pour l’enfant qui meurt sur la plage. Pour celui qui meurt de faim l’estomac déformé. Pour les hommes et les femmes qui n’ont rien d’autres sous le derme que le venin de méchantes piqûres tribales, raciales, ethniques. Dieu fait un malheur dans les salles de conférence ! Ça nous sidère. Nous nous tenons chacune sur un coin de table et nous nous regardons.
Puis Paul est revenu de Syrie et d’Égypte, d’Ukraine et de Russie. La mort tout entière en lui. Il en est revenu comme il était revenu du Japon quelques années auparavant où onze centrales nucléaires sont désormais un danger planétaire en cas de séisme.
Que voit-on ? Rien.
Ou pas cela.
Tu l’as dit qu’on ne voit jamais rien où l’on va. Je ne sais pas ce qu’il a vu. Il s’est éloigné peu à peu. Il me raconte ; les images s’effacent avec lui. Je me souviens. Je n’écoute plus. Reste seulement de nous deux la chaleur de nos lèvres l’une contre l’autre et le poids de sa main sur mon ventre.
J’ai mis ton Olivetti dans la chambre de ma fille. J’ai une fille, moi aussi. Elle écrira peut-être. Pour l’instant, elle s’amuse avec les barres de lettres qu’elle coince et décoince.
La prochaine fois, je t’apporterai une bouteille de limonade et tu me demanderas d’aller chercher une bouteille de whisky parce que tu n’en as plus le courage. Tu enlèveras tes bagues que tu disposeras devant toi, me racontant l’histoire de chacune. Tu parleras de l’enfant sans qu’il s’agisse de moi. Je pourrai t’écouter, ta voix et tes silences. Comprendre peut-être cette jeune fille aux nattes qui a attendu sur un quai de gare que son père revienne pour reprendre sa mère. Comprendre la cruauté de cette mère mal fagotée qui te faisait honte parce que seule et victime – toujours victime, même pas veuve. Voir ses doigts qui griffaient ton front quand elle raclait ton crâne d’une barrette afin de bien le dégager. Regarde. C’est ton père. Et tu n’as vu qu’un homme frileux auquel tu ne ressemblais pas.
La prochaine fois, il fera froid. L’automne est arrivé en août par un temps de Toussaint, par un juillet de tombes ; la pluie a goutté rouge et ne cesse depuis de lever des torrents dans lesquels la faune et la flore sont premières à percer sous la boue. L’homme se relève lentement, comme toi aujourd’hui. Il marche, difforme. Désormais, tu oublies aussi vite que ça vient et je te sens vibrer dans des échappées où, comme en musique, les blanches succèdent à des croches. J’ai peur de te perdre. De m’égarer. De ne plus rien entendre.
Dis.
– Est-ce comme cela que ça commence ?
… de cette petite fille qui attend, de cet enfant mort sur une plage, d’être coupable de lever en nous les monstres contre lesquels aucune bombe, aucun alcool, aucun livre ne vient à bout ?
Est-ce cela dans ma tête ?
Tu jettes encore des mots et cours de l’un à l’autre. Les yeux vivaces bien que tristes. Paul ne veut pas te voir. Il ne supporte plus tes exécutions arbitraires de sa réalité, tes prises de position. Tout est fiction ! cries-tu mais tu n’en crois pas un mot. Tu l’exténues. Forcément. Je t’aime. Je remplis ton verre de moitié, le mien de moitié. J’allume deux cigarettes et t’en tends une. On ne devrait pas.
Il y a quelque chose qui me trouble. Ta main d’oiseau, sinueuse et creusée, ton visage détruit, ton cou sur lequel tu remontes ton col.
La prochaine fois, nous irons voir la mer. Bottes et cirés sombres. Juste le silence de la mer. Aucun Japonais irradié. Aucune jeune fille juive. Aucun Gazaoui crucifié sur le sable. Nous verrons l’horizon à son couchant. Pour une fois, c’est moi qui te raconterai mon enfance et mon siècle, à mon rythme.
(2014)