Catherine Ysmal

Écrivain
3 lundi mars 2014

Extrait de Par-dessus la corde, Judith, Catherine Ysmal

« … Pourquoi toi ?

Je n’en sais rien, gamin.

 

Un buste d’homme coulé dans du bronze est posé sur une malle métallique rouillée sur les coins. Sur la gauche, une échelle placée devant la malle, divisée en son centre verticalement, relie à l’étage supérieur, espèce de terrasse ou porte-bagages d’un train-couchettes ou promontoire. Quelle qu’elle soit, cette structure grillagée couvre tout le haut de l‘image en la fermant, se dresse parallèle au rebord sur lequel l’homme se fige d’autant plus qu’il surgit, deux points grisant son relief – front et épaule lumineux – projetant son cou dans l’ombre, visage légèrement de biais, bouche fermée dont l’extrémité de l’une à l’autre fossette tire un trait sur le visage de même taille qu’un barreau de l’échelle.

Donc, coulé le buste et dressé, comme surpris au réveil, inerte dans une matière rugueuse et cela dans une ville dépeuplée, bordée d’immeubles rectangulaires de six étages, aux carreaux cassés, aux portes démontées et dont la voie principale ouvre sur un ciel débordant de nuages mais qui, dégagée à hauteur d’horizon, rend à l’espace son immensité en projetant au loin le désert. Les immeubles sont des détails infimes dans l’envahissement du ciel, le buste une tâche brune.

Je ne sais pas vers quoi monte l’échelle. Je m’y percherai. Pour cela, faudra juste que j’arrache l’image à sa catalepsie – réel, réalité, que je débrase cette rue qui fractionne yeux et jambes, que je crucifie à son tour l’axe sur lequel je suis pour en descendre.

La pureté, ça dégoûte. C’est un fascisme on dit aussi, surtout ceux qui en vendent. On traîne de l’Histoire – tout est bon pour survivre ! Les mammifères, nous, on répond. Puis l’on mélange ses feuilles dessous dessus pour sa propre gloriole sans vouloir se rendre compte qu’on est épave des uns des autres, clous, gaz toxiques, camps – si ce n’est pas toi, c’est moi –, prédateurs, sociables.

Judith ne me sauvera de rien, je le répète à ces femmes muettes, ni du cauchemar, ni de l’image, ni de cette ville vide dans laquelle je reviens pourvoyeur, intermédiaire des champignons hallucinogènes que j’avale, aux effets autrement plus drôles que l’anxiété illusoire des prudes et des tireurs à la ligne. Car si tout est bel et bien figé, reste que les détails se meuvent, légers telles des petites touches en suspension, particules inoxydables, trop vite agrégées lorsqu’elles retombent et s’agglutinent les unes aux autres.

Dès lors, souffler.

J’aimais notre tête-à-tête. Nos fronts se touchaient, nos nez, nos bouches alors qu’à trois, à plus, l’un finit inéluctablement au regard et ne témoigne que de ce qui se passe ou de ce qui ne passe pas, de cette mise en commun de laquelle procède l’échange et peut-être fatalement le langage – cette langue que nous avions eu l’impression de créer et que nous créâmes puisqu’elle devint vite incompréhensible aux autres.

Ca a explosé à Fukushima et nous n’avons rien vu. On ne voit jamais rien – ça a déjà été dit. (…) »