Catherine Ysmal

Écrivain
1 dimanche avril 2012

Extrait « rouge », chapitre 1, « mOnde »

« (…) Ça déborde de rouge. D’un rouge privé de révolution. Ici, rouge criard, rien du sang barbare mais rouge huile accroché à du synthétique, rien de l’aorte, rien de ce qui bat la vie, la mène et la malmène sinon l’image. Un reste. Révélateur d’un monde coagulé qui eut ses victimes mais dont les os sont désormais blanchis par le temps, l’astreinte, le silence, non la mémoire, plutôt le silence obligé, le silence des mots trépanés dans une mise-à-mort identique à celle qu’ils infligèrent au beau en son temps, à la joie, aux mouvements, aujourd’hui réexpédiés en jurons crachés aux visages de ceux qui réclamaient encore. Encore la vie, encore ce qui essaie, hésite, balbutie, loin des parenthèses alambiquées que devient la vie des hommes.

Par conséquent, ici, rouge orangé fleurant les odeurs de pinède. Crématorium de dons rendus à la poussière blanche et épaisse qu’un marteau-pilon finit d’enfoncer dans le sol.

Rouge profanant les coquelicots, les œillets, les dérives. Celui-ci n’a rien du pourpre et rien du velours arrachés aux rideaux, pas davantage celui qui teinte les joues des timides ; il est cru, tirant vers le jaune. Gommé. Vidé de son sang par un tubercule empoisonné de plomb, peut-être, ce qu’on se dit aux devantures des boutiques, nombreuses,  lorsque les pas ne sont pas définitifs et qu’ils contredisent la règle stricte du entrer, acheter, partir. Prendre ce qu’il y a, vouloir ce qu’il y a. Et uniquement ce flot prétendu de choses qui nous seraient nécessaires, le rendu des lèvres closes, pharmacopée dérisoire et consolatrice d’un chagrin ou d’un bonheur dont on ne se souvient plus mais qu’on pressent dans le vide à remplir, dans cette faille qu’on paie rubis sur l’ongle. Rubis. Rouge éclatant mais dérisoire quand la pierre se porte au nombril des vanités et qu’elle se dresse épouvantail dans le champ des réussites, elles-mêmes châteaux de cartes collées, franges abandonnées d’espoir qui puent le sang des autres.

C’est net.

Maintenant, on ne dit plus rien.

Et l’on passe de couloirs en couloirs, se collant aux parois de brique, s’estropiant, aveuglés par des lumières qui ne s’éteignent jamais parce que la nuit s’est installée durablement en une nuit collective, de celle qui acte la peur des pouvoirs envers les insomniaques et les rêveurs.

Cramoisi ? Corps d’insectes séchés. Les joues brûlent à force d’être tendues.  Autour de soi, on se ressemble comme des chaussures de mêmes modèles. Identiques. On le veut pour nous. Non pas semblables, mais pareillement distribués, pied gauche, pied droit ; marche mécanique, concert de bruit de bottes, vigies des uns et des autres.

Un cercle.

Au centre, le pouvoir.

Tout y est vermillon. Rouge crème fouettée. Rouge à lèvres et string ficelle, le résultat des courses : acheter, se conformer. Tailler dans le gras, ainsi la rareté pour tout le monde.

Le premier cercle tire des lignes au cordeau de sa verrue centrale et laisse le monde s’énoncer à partir d’un point culminant duquel se tisse un réseau : couloirs sphériques, tranchées profondes, spirales se déroulant.  Ici, nulles autres directions que le tracé des murs. On marche dans l’haleine de l’autre, plein. Même le ciel en permanence allumé, ces lumières projetées la nuit, focales qui embuent les étoiles. On dresse naturellement le menton pour le baisser. On attend résigné que l’autre avance pour avancer. (…) »