Catherine Ysmal

Écrivain
5 mardi juin 2012

Echo(-graphie)

dissonances-Maman

« Ça la fait rire cette queue gluante, celle qu’il prend à mains pleines, cette colle et ce papier ménager qu’il tend alors qu’il se détourne. Elle aimerait voir son visage, les traits, l’expression, les plis de bouche. Elle aurait vu ses yeux, saisi ce qu’elle porte de doute. Elle regarde le bas du dos, un numéro sur une chemise, s’arrime au blanc d’une étiquette.  Elle fredonne en elle-même :

Pic, poc, plouf

dans cet ordre et inversé, présente au P, d’un autre, de ceux-là, depuis des lunes.

Plic, ploc et toujours plouf.

Je suis de l’eau, pense-t-elle, une mer pleine. Et son vaste séant, la plaine des noyés. Elle s’est vue  barque, capitaine au long cours et puis soudain, épave striée rides.  Elle écarte les clichés.

(Il allume un écran, éteint la lumière. Elle se plaque à la table.)

Des limbes, elle est corde ; des fibres, de l’épaisseur. Elle la tisse scrupuleusement de syllabes, de mots, de sons farfelus puisés d’or et au fond. Elle se tapisse sonorités nouvelles et fantôme d’un conte. Elle s’enferme dans une grotte, perd les clefs, trouve, tourne, doigt perdu au nombril.

Elle sourit à cette queue matérielle et de ce tête-à-tête pourtant indélicat ; elle sent. La terre, les pierres, les sillons creusés, l’argile et la glaise, volcans et macadam, bêton armé fissures qui sont ses origines. Yeux fermés, elle attrape une craie, dessine une marelle que le ciel convoite et ne s’évite aucun détour ; elle clame une patience bleutée bien que fourbue d’attente. Sur un pied, elle lance le palais. Il ricoche d’enfance, se fait tendre, se fait corps, s’entortille d’histoires.

Comme on s’endort.

(Elle baille.)

Etendue, elle s’invente : peau étirée, derme de langue, dialogue porté vers elle. Elle se dit en génération et tient ses temps en main. Elle commence par la fin. Par l’amour et son éternité et, dans ce magma-fusion, des coups légers sont cognés à une porte.

(Il dévoile son ventre.)

Tremblement, frissons, une légère inquiétude. Les mots s’assèchent dans sa gorge ; elle s’absente un instant puis s’abreuve à un défilé d’images comme à des sources. Des masques apparaissent, des profils incertains, des formes rondes se mouvant en nuages qu’elle dilue aussitôt. Elle acquiesce du menton.

De l’instrument-queue, un pavillon vaisseau ; du vaisseau, un panorama exploré dans lequel il la guide. Il regarde par l’œil, l’apprête à la rencontre tandis qu’un O net glisse de sa bouche puis crapahute au cœur. Un brouhaha chaud.  Le sens d’une formule. La mêlée.

(Silence)

–          C’est quoi ? demande-t-elle.

–          Une fille.

–          Une fille, affirme-t-elle.

(Elles remuent.)

« Voilà voilà voilà » psalmodie le cœur avant d’accélérer en sons gutturaux, informés, « une fille » ! Et ça se précipite, bouscule, affole.   Sa langue pèche, trouble ; sa langue harponne mollusque, foetus, se crée marée montante. Les M s’emmêlent, enjambés mots, motifs, mobiles.

Oh, elle n’y peut rien si c’est un continent, la mer et mortes toutes ses lames ! Mare Nostrum, Marie, la Marie la fille-mère, la fille la-toute-puissante, le èm qui se fait chair. Le royaume d’un enfant.

Marie-âge – c’est elle qui n’en a plus – consacrée bague, baguée maillon, morte fille, née matrice manifeste, maman, mandragore magicienne ; la manivelle-moment qui meut l’image, l’instantané marqué – rendu aux yeux, la fille vieillarde, mémé – bébé.

Immobile, elle marche, court presque, marbrée veine, marrante et saute dans les flaques. En force le flux, le flou, la fuite, le rose férocement futile, le fantastique fécond, les futaies au printemps, le foutre de chaque engeance que donnent les filles frondeuses et fantaisistes. Ca gronde.

Folle la furie frappée fille sur un sceau : sa fille qu’elle nomme d’ailes, Lila, une fleur farouche, grappe de fruits follets.

Pile ou face. Face – fille d’épée !

Pays partisan, dit-elle, patrie d’un nom, père lieu épique et collé gramme, polie pierre, passeur- mémoire, paume ouverte d’accueil pluriel. P. de peau-tambour : échos paisibles.

Echo graphe,

répété d’un battement.

Fille. Fille multiple. Ce sont les cœurs qu’elle entend. Un autre. Des autres. Des peaux serrées, papiers collés et des comptines qu’on dit aux petites.  Ca agite. Des combinaisons trament l’ombilic, des couleurs, des haches qui coupent les mers en deux, des visages superposés fragments. L’envisager elle : donner squelette puis chair au creux, à cette nuit de lune pleine où les soupirs fuirent l’effacement.

Ça se fait.

Ça se fait.

Faut juste se rhabiller.

Pic, poc, et en corps plouf. »